L’éloge de l’éphémère.

Je n’avais pas encore six ans lorsque je découvris que l’éphémère était impérissable. Ce fut aussi mon premier contact avec cette chose bizarre, la mort, un truc d’adulte !

C’était en juillet, une après-midi douce et lumineuse… Où ? Je ne sais plus… J’ai l’image d’une terrasse blanche, d’une table en ferronnerie, blanche aussi, et de ma mère toujours morose plongée dans un roman. Je m’ennuyais terriblement ou plutôt non. J’éprouvais la durée des secondes et des minutes, j’essayais de comprendre ces notions totalement abstraites en questionnant sans cesse ma mère exaspérée. J’adorais l’exaspérer ! Bien des années plus tard, ma fille ferait la même chose. Un truc de gosse !

–  » Maman, quand allons-nous goûter ?

– Dans deux heures.

– Pff… C’est trop long ! Ça fait combien de minutes ?

– Cent vingt…

– Mais c’est encore plus que deux heures ! Et combien de secondes ?

– Plus encore… Et plus, beaucoup plus, si tu ne me laisses pas lire ! « 

J’étais toute embrouillée, barbouillée d’ennui, le ciel dont j’aimais tant déchiffrer les humeurs, était cette fois boudeur, d’un bleu sans profondeur. Et c’est là que je le vis. Un papillon qui n’était pas un papillon. Une mouche qui n’était pas une mouche. Un insecte qui n’était pas un insecte. Quelque chose. Vivant. Tellement léger, lumineux, transparent… et vert. Je m’approchais. Il dansait là-haut, tout là-haut, sur le mur de crépi blanc, dans un carré de lumière. Il dansait gracile et vif. Son corps était si fin, ses ailes translucides, irréelles.

–  » Maman, c’est une fée ! La fée clochette ! « 

La découverte était fabuleuse : les fées existent ! J’étais séduite, subjuguée, survoltée, exaltée… J’étais trop jeune pour tomber dans le lyrisme, donc je frétillais. Je garderais toujours le goût de ce moment d’enchantement absolu, fulgurant.

–  » Les fées n’existent pas, chérie.

– Mais si ! Viens voir ! « 

J’étais tellement excitée, j’essayais de danser avec la fée laquelle s’élevait toujours plus haut sur le mur blanc, dans la lumière du soleil. J’étais si petite, elle volait si haut, si haut, inaccessible. Deux longs filaments semblaient me faire signe, m’appeler.

–    » Arrête de sauter comme cela ! Tu me donnes le tournis !

–   Maman, viens voir, viens voir la fée ! Vite… Elle va partir ! « 

Une dizaine d’autres êtres ailés venait de la rejoindre. Leurs ailes étaient tout aussi vertes et mordorées. La fée Clochette et ses sœurs !

Ma mère s’était finalement levée pour me rejoindre.

–  » Que tu es sotte ! Ce ne sont que des éphémères… Ils seront morts ce soir.

– Non !!!

– Mais si, ils ne vivent qu’une journée, naissent le matin et meurent au coucher du soleil.

– Et moi je te dis ce sont des fées ! Les fées ne meurent pas, tu es méchante, méchante. Tu mens. « 

La gifle partit aussi vite que mes larmes avaient jailli. Un truc d’adulte pris en faute. Froide et triste en ce temps-là, ma mère épargnait rarement notre sensibilité ou nos rêves, les siens s’étant brisés en cours de chemin. Elle avait peu de goût pour les contes et les légendes. Seuls les oiseaux avaient grâce à ses yeux et savaient faire briller ses yeux : les martinets, rossignols, hirondelles, passereaux de toutes sortes et même la pie voleuse l’attendrissaient comme personne. Toute autre espèce animale la laissait de marbre et  je compris bien vite qu’elle n’était qu’une mésange blessée. Une petite mésange fragile qui m’avait fait deux cadeaux royaux : la vie et l’apprentissage de la lecture.

J’oubliais la gifle et incrédule, bien campée sur mes jambes de serin, les bras croisés verrouillés, je ne lâchais pas mon idée, le sourcil en guerre contre ses adultes stupides qui ne savaient décidément rien. Ils verraient bien, plus tard, qui avait raison. Et, imperturbable, je regardais le ballet si gracieux des éphémères. J’oubliais mes griefs, mes certitudes, je m’évadais. Puis il me fallut rejoindre mes frère et sœur sur la plage en contrebas. Je boudais, je ne voulais plus de la mer, ni des vagues, ni du sable, ni de ses châteaux. Je n’avais de cesse de retrouver ma fée clochette, là-haut sur son mur.

Hélas, au retour, le mur était dans l’ombre et ma mère m’attendait, la main ouverte.

–  » Viens, viens voir ta fée Clochette !  » me dit-elle.

Dans la paume, l’éphémère gisait. Une toute petite chose aux formes si simples. De près, je pouvais voir les pattes de l’insecte, le long corps effilé, la tête minuscule. Secs et raides. Seules les ailes déployées irradiaient encore un peu de vie. Puis ma mère se frotta les mains l’une contre l’autre et l’insecte s’envola dans une nuée de poudre d’or. Ma nuit navigua entre tristesse et magie.

Le lendemain, et tous les jours suivants, le ballet reprenait, je jubilais, ma mère s’était lassée et mon rêve continuait. La mort n’était qu’un envol, un souffle de vie, une continuelle renaissance… Pas de quoi en faire des drames. Cet éphémère m’évita pour toujours la crainte affligeante du trépas. Dès notre retour, je courus à la recherche de l’éphémère dans l’encyclopédie Quillet et j’appris qu’il fallait des années et bien des mues pour que la larve devienne cet être léger et irréel, un rêve d’une journée, un rêve d’une simplicité étonnante. J’appris aussi que cet être minuscule était l’un des éléments importants de la  chaîne alimentaire.

Est-ce un hasard si je suis devenue artiste ? Est-ce un hasard si je préfère le dessin à la peinture, la nouvelle au roman, l’instinct au raisonnement, l’instant à la durée ?  Ne croyez pas que ce soit par facilité ou paresse. Plus le résultat est enlevé, le trait rapide, juste, l’action vive, plus la conception, l’étude, la concentration et l’effort ont été soutenus. Tant de peine pour un résultat si bref, pour du rêve, de l’éphémère… N’est-ce pas superficiel, me dites-vous ? Réfléchissez : ce rêve éphémère, ne dure qu’un instant, s’absente et imprègne nos pensées. L’instant devient durée et se fait autre, renaissance selon l’humeur de chacun.

Le rêve s’oublie, puis rejaillit du tréfonds de notre inconscient. Éphémère, il se conçoit la nuit dans un monde obscur, impalpable, le monde des pensées ensevelies, inavouées, le monde de l’irrationnel et du raisonnement fusionnés, le monde du chimérique et du vrai enlacés. Éphémère toujours, il s’épanouit dans la lumière du jour, révélatrice, crue, impitoyable. Têtu, il s’inscrit dans l’éternité à l’encre indélébile du souvenir. Rêves magnifiques, sublimés… Rêves titanesques, féroces, formidables… Rêves caresses, consolations, espoirs… Rêves forgerons, créateurs, fondateurs de l’équilibre humain. Ils peuvent être grotesques, sarcastiques, poétiques, qu’importe, ils sont la vie dans toute sa nudité.

Certains préfèrent le quotidien, le concret, la certitude, le palpable et l’ordinaire. Ils ont les pieds sur terre, ils sont aux normes Iso ! C’est plus sûr, plus simple, plus juste, plus équitable… disent-ils.

Je préfère ma tête dans les nuages, l’enchantement et la vie, ce magnifique et cruel éphémère, me permettant de renaître chaque jour.

 

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