RER B

Je n’aime plus venir à Paris, ce n’est un mystère pour personne… La capitale a perdu son charme bohème au détour de ce siècle ; mais peut-être est-ce moi qui ne sait plus comment le capter. Allez, dans vingt minutes, je marcherais à nouveau dans ses rues, je respirerais son âme, et, peut-être le miracle se reproduira-t-il, peut-être, peut-être… que le Paris de mes vingt ans m’attend. Le RER B file. Derrière moi, deux jeunes filles chuchotent ; je sens sur ma nuque la caresse fugace, le léger chatouillis de leurs cheveux longs électrisés, magnétisés par le dossier de métal.

— « Tu as vu ton père ? Comment va-t-il ?

— Ouais, il est presque rétabli, plus de peur que de mal, mais il couine toujours ! Il n’a toujours pas récupéré ses papiers, alors il couine, il couine… Il me fatigue. »

Je ne sais pourquoi me vient à l’esprit l’image d’un teckel en train de gémir sur le sol, les pattes brisées.

— « Tu es dure ! Enfin, ce n’est pas drôle de se faire braquer comme ça.

— Oui, mais je l’avais prévenu : pourquoi a-t-il besoin de retirer autant d’argent ? Ce qui lui est arrivé, c’est à cause du fric, j’en suis sûre. Enfin quoi, plus personne n’utilise de liquide à notre époque. Il ne peut pas payer avec sa carte ou faire ses achats sur internet, comme tout le monde. »

Image du teckel, une ribambelle de billets accrochés à la queue.

Je ne peux m’empêcher de penser que notre monnaie et nos billets n’existeront plus d’ici quelques années. Comment feront les réfractaires au virtuel, les mendiants, les laissés pour compte, les sans revenus ?

— « Mais c’est normal à son âge. C’est dur de changer d’habitudes.

— Non, mais tu te rends pas compte, il est toujours avec ses vieilles idées, comme quand il vivait encore en Espagne !  C’est dur pour nous tu veux dire ! »

Image du teckel, vieux, triste et incompris, en train de grogner en montrant les dents.

Je décroche, d’autant que sur le côté de la voie, au-delà des tags, plus ou moins réussis, des montagnes d’ordures, de détritus, de saletés en tous genres, d’amas de vieux rails, une armée de véhicules bigarrés attirent mon attention. La belle capitale oublie de soigner ses atours ! Bâtiments, hangars sordides de briques, de broc et de ciment et au-dessus de tout cela domine une enseigne :

« Practel, recyclage de matériaux, protège l’environnement et la nature. »

Ils s’étendent vraisemblablement sur plus d’un kilomètre, tant j’ai le temps de détailler cet étrange champ de matériaux abandonnés, aux couleurs livides et sales. Il n’y a là aucune âme qui vive, aucun signe d’activités, semble-t-il. Puis, soudain, sur ce que je prenais pour une énorme décharge de cartons et de papiers appartenant à l’entreprise, j’aperçois une, deux, trois, dix tubes d’où s’échappent de pâles vapeurs grises : des cheminées de fortune ! Et il me semble distinguer une corde à linges où flottent quelques oripeaux bigarrés. Là, soudain, un petit chien court, suivi d’un enfant jouant avec un ballon rouge. Incrédule, je les suis des yeux, me retournant jusqu’à m’en tordre les cervicales, tandis que le RER file. Ces cartons cachent en réalité l’un de ces nouveaux et trop nombreux bidonvilles qui s’installent en périphérie de Paris, au plus près des axes de circulation. Des âmes vivent ici, en troglodytes clandestins, trouvant dans le proche dépôt les matériaux de leurs modestes habitats, trahis uniquement par la maigre fumée de leur chauffage de fortune. Des âmes, des femmes, des enfants sans aucun doute, des êtres que l’on nomme humains et pourtant invisibles, rejetés, vidangés dans la jungle abjecte de nos dépotoirs. Ici, la réalité est augmentée, mais pas virtuelle. L’image fugace s’est encrée dans mon esprit, et mon cœur cale, bien loin de mes vingt ans. Le RER file vers Paris, la belle indifférente.

Image d’un teckel jappant, courant après un ballon rouge,  braqué par un capitalisme moribond.

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©IdR – 2017