Une mouche importune

Lundi 07h15. Elle est là, se voulant discrète. Elle se croit invisible, mais il la sent, présente et tenace.  Il croyait l’avoir évincé, s’en être débarrassé pour longtemps. Mais depuis six mois, elle a refait surface. Il va falloir qu’il appelle François pour qu’il l’éradique encore une fois. Il le ferait, après le conseil de ce matin. Non, avant le conseil. Tout de suite.

François ne répond pas. Il le paye pourtant assez cher. Être au service d’un Président est un sacerdoce, il le lui ferait comprendre.  François, cet être discret, faussement falot, François doit trouver une solution dès aujourd’hui. La dernière fois qu’ils se sont vus, il y a un mois, ce prétentieux minimisait le danger. Mais elle est revenue. Elle s’incruste, toujours et encore, lui déclarant une guerre à l’issue fatale. « Je serais ton obsession » susurre-t-elle du coin des lèvres. Elle se rit de lui, se tortillant à ses moindres propos. Elle crie avec lui, pleure avec lui, hurle de colère avec lui, non contre lui, le bafoue et le balafre, siégeant confortablement. Malgré sa finesse, elle est capable des plus grands maux et il se sait usé, fatigué, à sa merci. Sa mère l’avait prévenu que cela arriverait, il y a bien longtemps, alors qu’il n’était qu’un enfant. Non, en fait, elle parlait d’elle-même. Personne ne l’a prévenu.

08h55. Le conseil va commencer. Il se redresse, passe la main sur sa joue, comme pour chasser une mouche importune, appelle sa secrétaire. Une mouche importune, rien d’autre. Il n’allait quand même pas en mourir.

— « Renvoyez le Conseil des Ministres à la semaine prochaine et convoquez François à 14H00 !

— Le Conseil des Ministres, que vas-tu encore inventer ?

—  Appelez ! Et que François soit là. Dites-lui bien que c’est grave. »

— Mais…

— Il n’y a pas de mais et cessez de me tutoyer ! Faites ou je vous vire ! »

Une mouche importune, rien d’autre, rien d’autre.

— « Quel est l’ordre du jour ?

— Monsieur le Président, sur votre bureau, devant vous. »

L’ordre du jour : se débarrasser d’une mouche importune, radicalement, avant qu’elle ne se reproduise, ne devienne légion, ne menace son état.

Mardi 07h15. Elle est là. Une cassure dans son esprit encore engourdi. Un trait d’amertume dans la bouche.

Elle le nargue avant son réveil, le titillant, annonçant sa déchéance. Tyrannique et hideuse mouche du matin. Image, non, idée lancinante, profonde, obsédante. Pourtant ses sœurs se sont installées bien avant elle, rieuses et charmeuses, ravissant ses proches avec l’assurance de leur maturité. Il avait su neutraliser leur agressivité. Que ne peut-on faire avec de l’argent ! Il savait qu’il pouvait compter sur leur séduction subtile pour amadouer les plus coriaces. Mais celle-là le trahissait. Personne ne l’avait prévenu de cette éventualité.

François n’est pas venu hier, il était à Londres, il serait là dans deux jours. Lui non plus ne l’a pas prévenu.

Jeudi 07h15. Elle est là, absurde. Absurde, impertinente. Depuis tant d’années. elle se croit invisible. Mais, il l’a vue, tout à l’heure, fureter là sur sa joue.  Il a vu son reflet dans le grand miroir au-dessus de la cheminée.  Le miroir… Traître qui ne lui répond plus, qui ne l’a pas prévenu de ce qui l’attendait. Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau, qui est le plus intelligent ? Mais c’est moi ! Pas elle, non pas elle ! Je la vois qui se pavane.

Ordre du jour : dégommer une mouche importune.

Jeudi 11h00.

— « Bonjour mon amie, comment va-t-il ?

— Bonjour François. Mal, très mal. Il se croit toujours président, vous prend pour son ministre, et moi, sa femme, pour sa directrice de cabinet…  À son âge !  Je viens l’embrasser pour son anniversaire, il me vire. Et sais-tu pourquoi ? Pour rien, pour cette chose idiote, cette obsession, ce qu’il nomme une mouche importune.

— Calme-toi. Je vais le voir. D’ailleurs le voici. Bonjour Nicolas.

— Ah te voilà, toi ! Traître ! Pourquoi ne m’as-tu rien dit, ne m’as-tu pas prévenu ? « 

— Prévenu de quoi, Nicolas ?

— Qu’elle reviendrait toujours ! Si je pouvais mourir, ce serait de peur chaque matin devant mon miroir ! »

— Il fallait écouter Brel, mon ami ! »

« Mourir, cela n’est rien

Mourir la belle affaire

Mais vieillir… ô vieillir. »

*

©IdR 209.