Lettre ouverte.

Citoyen Président,

Aujourd’hui, malgré l’inquiétude émanant d’une pandémie lancée au galop, je suis allée voter, remplir mon droit et devoir de citoyenne, si chèrement acquis par les générations précédentes, il y a de cela à peine 76 ans.  Je suis allée voter, bien qu’il n’y ait eu qu’une liste dans ma commune, preuve parmi tant d’autres du mal-être de notre démocratie. Bien sûr, je suis allée voter en respectant les règles de distanciation. Pas question de participer à la propagation de ce virus, l’abstention, au risque de déplaire aux réalistes qui prétendent que voter ne sert plus à rien.

Mais voilà, comme à chacune de mes visites en cette mairie, ce portrait de vous, citoyen président, me saute au visage, sans croiser mon regard, provoquant bien des interrogations. Quel conseiller.ère vous a soufflé cette pose ? Comment l’érudit, que vous prétendez être, peut-il ignorer les règles élémentaires du feng shui, cet art de l’observation de la terre ? Tout dans cette photo n’est que maladresse : le bureau déplacé, puis l’horloge, les livres, l’encrier, de guingois, dos à la chaise sur laquelle vous êtes censé vous asseoir. Et surtout il y a vous, citoyen président, le sourire aux lèvres, le regard vague comme trop souvent. Un sourire qui se voudrait de victoire, mais crispé comme votre dos, vos mains sur le rebord du bureau… ce bureau disposé dos à la fenêtre ouverte, laissant le chi s’envoler, l’énergie vitale s’enfuir, vous laissant vulnérable au shar chi[1] accroché à l’angle aigu des battants. En ces temps de pandémie, ce n’est guère prudent ! Mais laissons là le feng shui, car il n’est visiblement pas votre conseiller !

Les photographies sont souvent le reflet d’une réalité qui se voudrait cachée. Celle-ci n’y échappe pas, laissant fuser questions et informations.

Citoyen Président, pourquoi tourner le dos à ce bureau, alors que vous êtes, parait-il, un travailleur infatigable ? N’est-il qu’un meuble d’apparat, un symbole flamboyant de domination comme ce salon doré ? Ou le laissez-vous à quelque éminence grise, manipulant dans l’ombre au profit de quelques-uns ? La question peut légitimement se poser. Le plus révélateur est votre posture : dos à cette fenêtre entrouverte sur le monde, dos à l’ouverture, à l’extérieur, dos à la lumière, à l’humanité et à la nature !

Et depuis trois ans, voilà bien le sentiment que vous laissez aux français : celui d’un président oublieux de sa citoyenneté, méprisant du peuple français mais étranger, extérieur à votre clan. Depuis trois ans, vous refusez l’ouverture, ce dialogue indispensable à notre démocratie que vous venez de blesser d’un coup de 49.3. Quand à la lumière, vous êtes sans doute attaché à ce courant philosophique, vous aimez également celle de l’or qui orne ce salon, et banquier oblige, celle de l’or virtuellement transformé en valeurs boursières, ces virus aussi vicieux que celui qui se répand aujourd’hui. Mais, depuis trois ans, la véritable lumière, celle de nos journées, celle du petit matin brumeux et celle du soir ténébreux, celle d’un rayon de soleil caressant une façade, celle qui brille dans le regard d’un enfant, d’un étudiant, celle intelligente dans les yeux de l’enseignant.e, celle bienveillante dans ceux de l’infirmier.ère, celle inquiète et fatiguée des travailleurs, des parents, la lumière à demi éteinte dans les yeux des sans-logis et des migrants, cette véritable lumière de l’humanité, vous ne la voyez plus, pire vous la zappez, vous la méprisez !  Et ce dos à la nature, alors que face au monde, vous vous êtes posé en champion de l’environnement, est une insulte à la terre, tout comme votre comportement face à l’urgence climatique. Vous dites souvent : JE vous ai entendu, mais entendre n’est pas écouter, entendre n’est pas comprendre le malaise de nos villes, de nos banlieues et de nos campagnes, de nos agriculteurs, des citoyens dans leur ensemble. Pour véritablement entendre et écouter, l’ouverture, la lumière, le rapport à l’autre, extérieur à soi, l’humanisme… sont indispensables, mais à tout cela vous tournez le dos.

Voici, citoyen Président, l’image que nous avons de vous depuis trois ans, semblable à ce portrait suspendu dans nos mairies, au regard flou, perdu au-delà de cette photographe, au-delà des citoyens français et du monde, à moins qu’il n’ait été usé par une continuelle vision à trop court terme, puis happé par ce terrible virus de l’individualisme et de l’arrogance. Méfiez-vous, il est tout aussi virulent et mortifère qu’un Covid-19 ! Il est hélas fortement contagieux aussi…

Alors, Président, retournez-vous vers cette fenêtre, ouvrez la en grand, respirez, regardez, écoutez… le monde.  Laissez le chi vous inspirer. Devenez citoyen. 

[1]Shar chi : flèches empoisonnées, énergie négative, danger. En feng shui, tout angle dirigé vers une personne est porteur de shar chi.

©IdR- 15 mars 2020