Le Monde à l’envers…*

Je me souviens… Le bus s’avance avenue Montaigne, me plongeant à la fin des années 80, avec des frissons de stress, des dentelles tissées de labeur, de joies, de découvertes, l’odeur de mon atelier, des vieilles toiles, des résines et peintures, des fiertés… Était-ce bien moi dans ce monde du luxe, tant éloigné de ma nature profonde ? Une autre moi-même, pudique et insolente, timide mais aventureuse.

« Usu vetera nova » était ma devise, tant l’histoire de Christian Dior m’inspirait : le papier de soie plissé que l’on m’avait appris à dresser dès le premier jour, les lustres achetés par le décorateur Christian Bérard, et par-dessus tout, le jardin secret dans lequel se réfugiait l’illustre et discret créateur de la maison pour dessiner ses collections. Ce jardin rejoignait celui de mon enfance, celui à la nature effervescente, généreuse, dans lequel, je m’inventais, enfant, mille vies à venir, de médecin du monde, ma première vocation, à l’artiste en devenir que j’étais et reste encore. Le jardin nourricier de tous les possibles, celui qui ne me quitterait jamais, je le retrouvais là et je souhaitais l’offrir à tous.

Mes scénographies chez Dior se firent donc jardins, et j’en puisais l’inspiration dans les nouvelles collections et les archives. Laquelle ai-je préférée ? Sans aucun doute, et sans regret aucun, « le Monde à L’envers », créé dans un sursaut d’indignation. Un décor en forme de poésie pour dénoncer une trahison, dont voici l’histoire. Quelques semaines plus tôt, le couturier Marc Bohan** venait d’apprendre à ces plus proches collaborateurs qu’il prendrait bientôt sa retraite, que cette collection Printemps/Été était l’avant dernière. Il n’en faisait pas mystère, heureux d’avoir œuvrer pendant trois décennies pour la pérennité de cette illustre maison. Mais voilà, lors d’un voyage à Londres, il apprend par la presse, qu’il était remercié et remplacé par le styliste italien Gianfranco Ferré ! Comme quoi, même les grandes maisons peuvent faillir et manquer d’élégance. Le dessin, la poésie, l’art protéiforme… sont mes refuges, mes fers de lance aussi, des armes plus désarmantes qu’on ne l’imagine.

Cher Marc Bohan, cher Monsieur, puisque c’est le titre attribué à nos grands créateurs, je suis heureuse d’avoir eu le temps de vous faire cadeau de cette scénographie, avant votre départ, de vous faire cadeau de ce champ de blé, ce siège à l’envers, boudeur. Je suis heureuse d’avoir pu vous faire cadeau de ce ciel, de cette robe, ce chapeau, cette paire de gants, vos enfants comme abandonnés, frissonnant au vent léger de l’aube au crépuscule, comme un appel, ou un « au revoir »…

Je me souviens… d’avoir guetter très tôt le matin, après tout un dimanche entier et une nuit blanche de montage, les premières réactions. C’était un rituel de fin de décor, ce petit déjeuner du lundi matin en terrasse du café L’Avenue, le cœur battant, anxieuse du verdict de la rue. Bien sûr, vous vous êtes arrêtés dès votre arrivée, bien sûr vous m’avez appelée, posé des questions sur ce décor que j’avais sciemment gardé secret, et très naturellement, avec un clin d’œil, je vous ai répondu : « C’est le Monde à l’envers chez Dior ! » Vous m’avez souri et remercié, en me traitant un peu de grande folle aussi. Certes, je me suis faite quelques ennemis, qui ont tenté de me malmener, car l’envers du décor, personne, au grand jamais, ne devait le voir ! Mais j’ai tenu bon, et comme le conseille Lao Tseu, je me suis assise au bord de la rivière… J’y suis encore, sereine.

© « La da Rocha » comme m’appelait Marc Bohan.

* La majuscule est volontaire… car c’est un monde, en soi, majuscule !!!

**Marc Bohan, grand couturier, directeur artistique de la Haute-Couture Dior de 1960 à 1989. Il était entré chez Dior en 1957.

Gianfranco Ferré, styliste italien, ne sera directeur artistique que de 1989 à 1996, avant d’être remplacé par le talentueux John Galliano qui réinventera Dior et restera 15 années à la direction artistique. J’ai eu le grand bonheur de travailler avec ce « surdoué de la Mode », alors qu’il était directeur artistique de Givenchy (avant Dior).