Foi de Gorgone

Une mère est immortelle. Je l’ai toujours su. Jusqu’à ce jour de septembre.

Quelques jours auparavant, juste avant le déjeuner, elle m’avait demandé tout à trac quel était mon premier souvenir. Mon premier souvenir, tu te rends compte.  

— « Mon premier souvenir, Maman ? Du foie de veau.

— Du foie de veau ?

— Oui, du foie de veau. » Elle ne s’attendait pas à ce que j’évoque sa tendresse tout de même. Cela n’avait jamais existé ou si rarement.

— « Oui, du foie de veau. Un souvenir plein d’odeurs et de couleurs ; j’étais assise sur le petit banc de chêne dans la salle de jeu du grenier, celui de Mémé ; j’adore ce vieux banc, l’épaisse planche usée en son milieu, les bords arrondis par le frottement des chaussures. Papa a réparé l’un de ses pieds ronds, cassé un jour que je m’amusais à sauter dessus. Tu te souviens ?

— Non, et tu as toujours mangé dans la cuisine…

— Non, non… Ce jour-là, vous étiez en voyage et Maria m’avait fait manger dans la salle sur le petit banc. Elle s’était assise sur le parquet à côté de moi et tentait de me faire avaler une tranche de foie de veau ; je serrais les lèvres, bien déterminée à ne pas laisser entrer dans ma bouche le moindre morceau de cette chose brune, rosée et dégoutante.

— Pas étonnant que tu aimes ce banc ridicule, tu ressembles tellement à ta grand-mère. Le même caractère buté ! Elle m’en a tant fait voir.  Tu ne peux pas comprendre, bien sûr, tu es tellement… elle. »

Dans ces cas- là, je préfère me taire. Ne pas répondre. Ne rien dire. Ne pas provoquer de crise. J’embrasse ma mère pour voir. Le fameux petit coup d’épaule en avant dégage la joue qui se dérobe. Le geste est devenu inconscient, tout autant que le regard glacé qui se baisse. Tellement différent de celui de ma grand-mère. J’ai peu de souvenirs d’elle, mais quels souvenirs ! Une voix un peu rauque qui me rassure, me cajole, dit : Ne nous couchons pas tout de suite. Attends que la bassinoire réchauffe tout le lit ; dans quelques minutes tu vas sentir sa chaleur. Tiens, mets ce châle sur tes épaules et viens dans mes bras que je te conte.  Et les deux mains sèches, mais tellement douces de geste, m’attirent vers sa poitrine. Une voix un peu rauque qui chante une vieille chanson de Trenet, accompagnée par ses voisines. Deux mains sèches qui nous servent généreusement : des pommes de terre cuites dans la braise du vieux poêle, accompagnées de pain frotté à l’ail ! Une voix un peu rauque qui s’excuse du manque de place, deux mains sèches de femme courageuse qui nous caressent les cheveux. Elle avait connu la Grande Guerre, avait dû fuir dans le Jura, seule avec ses fils, puis la drôle de guerre qui avait envoyé mon père au stalag X et enfin celle d’Algérie qui lui avait volé un fils… ce qui explique peut-être les mains sèches. J’aime sa voix rauque et son sourire, le sourire généreux de notre père… J’espère bien que je lui ressemble à Mémé, mis à part les mains sèches, et encore !

La voix sèche me réveille :

— « J’ai faim ! Il est sept heures, Flora aussi a faim… » avant de s’éloigner pour retrouver sa petite-fille dans la chambre.

Calmement, je sors les tranches de foie – coïncidence ? Je n’aime toujours pas le manger, mais j’aime le préparer pour ceux qui l’apprécient, et ma petite Flora adore ça ; j’ouvre le papier rose, frais, humide et teinté de sang sombre, le dépose sur la table. J’aime le rituel de la cuisine, la précision et l’exacte rapidité des gestes. J’entre en cuisine comme d’autres en prière ; l’esprit soudain se libère, le cœur s’allège.

Prendre chaque tranche moelleuse, entailler délicatement les bords de la pointe du couteau, les fariner, les déposer dans le grand plat blanc. Émincer les échalotes et les faire revenir doucement dans le beurre ; les effluves me chatouillent le nez, je guette la blondeur, la transparence du condiment. Mettre de côté, faire sauter les foies jusqu’à une cuisson médium – Flora l’adore rosé – saler et réserver, remettre les échalotes et déglacer la poêle avec le fameux vinaigre de framboise. Les pommes de terre à l’étouffée sont déjà prêtes. Le couvert du dîner est mis sur la grande table de la cuisine, nappe et vaisselle blanches bien sûr. J’appelle mère et petite-fille qui arrivent main dans la main.

Il est étonnant de voir cette femme très droite, raide, à l’imposante et ondoyante chevelure blanche nouée en chignon sur la nuque, se pencher sur l’enfant. L’œil bleu glacier se teinte d’une douce lumière en se posant sur Flora ; il semble en émaner un peu de chaleur. Peut-on parler de tendresse ? Ma petite Flora lui renvoie un sourire. Pas de doute il y a de l’affection entre ces deux-là. L’enfant plante son regard gris dans l’iris si pâle de sa grand-mère. Et l’impensable se produit encore une fois : ma mère sourit, se penche encore, un peu raide, embrasse la joue de l’enfant, l’invite sur ses genoux, la prend dans ses bras. Celle que nous appelions la Gorgone a souri ! Flora joue avec les mèches et peu à peu dénoue le chignon qui se répand sur les épaules. La Gorgone sourit à nouveau, d’un sourire de vingt ans son cadet.

Depuis quelques temps, notre mère semble aller mieux. Les crises se sont fortement espacées. En fait, depuis que je l’ai retrouvée prostrée dans cet hôtel où elle s’était égarée et que je l’ai ramenée dans l’appartement en rez-de-chaussée de mon immeuble, elle semble retrouver une vie normale. Depuis que l’appartement du boulevard Flandrin a été vendu. Maria s’occupe d’elle avec son éternelle patience. Maria est notre seule famille et nous sommes sa seule famille. Elle est arrivée si jeune chez nous. Elle est une amie toujours discrète, présente. Quel lourd secret son éternel sourire cache-t-il ? Elle s’est toujours refusée à parler d’elle-même.  Rien, ni personne, ne semble l’intéresser en dehors de notre petit cercle. Elle ne m’a jamais quittée bien qu’elle aurait pu vivre confortablement grâce à l’argent que notre père lui avait laissé. Il prévoyait toujours tout, notre père, pour tout le monde. Il était aussi généreux que sa femme était sèche, cassante, indifférente.

— « Tu sais, j’ai vu ton père hier qui m’a encore parlé de lui.

— Qui as-tu vu, maman ? Papa n’est plus là !

— Si, ton père est passé me voir en revenant de la librairie. Il m’a dit : il te surveille encore ! »

Je soupire. Notre père est mort depuis si longtemps.

— « Qui te surveille, maman ?

— Quelqu’un !

— Tu viens de me dire que quelqu’un te surveille !

— Oui, quelqu’un !

— Quelqu’un te surveille ?

— Oui, quelqu’un et cela m’inquiète…

— Mais qui, quelqu’un ?

— Un très vieux et indiscret bonhomme. Il a des tendances despotiques. Il est continuellement là. Il se promène dans l’appartement, dans la cuisine, dans ma chambre, jour et nuit, sans relâche.

— Maman, il n’y a personne dans ton appartement. Je l’aurais vu ce matin, Maria aussi. » Je m’inquiète. La moindre contrariété peut provoquer une crise. 

— « Il est là, je t’assure. Tu peux sentir son odeur. Elle est si présente, cette odeur.

— Et quelle odeur a-t-il ?

— Une odeur de cierge brûlé, d’encens, d’humidité profonde et de ténèbres.

— Maman, c’est l’odeur de l’église Saint-Sulpice ! Tu y vas si souvent. Tes vêtements en sont sans doute imprégnés.

— Non, je t’assure. Ne sois pas méchante ! Cesse de me tourmenter. Crois-moi ! Je le connais bien depuis le temps.

— Comment ? Tu le connais depuis combien de temps ?

— Très longtemps ! Lorsque j’étais petite, il était tout le temps là ; et ensuite quand j’étais lycéenne et étudiante ; il me suivait partout. Il a disparu le jour où j’ai épousé ton père. Puis il est revenu le jour où… le jour où j’ai chuté. Ensuite, quand tu es venue me chercher, il m’a laissée tranquille… Mais le revoilà. »

Je la regarde sans rien dire, étonnée qu’elle parle autant. Elle est toujours très belle, malgré les rides profondes, avec ses yeux si clairs, trop clairs, ses cheveux dénoués. Le flot de paroles m’étonne autant que leur sens m’inquiète.

— « Lorsque j’étais petite, il me suivait partout. Il se faufilait dans ma chambre, me regardait faire la prière du soir, dormir… Il ne me laissait pas en paix… se glissait jusque dans mon lit… sous les couvertures. »

 Notre mère se tait, perdue dans ses réflexions. Elle mange très lentement la compote de fruits ambrés et transparents, des pommes que j’ai cuites au sourire telles qu’elle les aime. Le repas se termine, j’envoie Flora faire la sieste. Cet intermède de silence me permet de reprendre mes esprits. J’ai sans doute mal entendu.

Mais elle reprend : « Lorsque j’étais petite, il me prenait dans ses bras et me consolait parfois ; d’autres fois, il se mettait à tonner et me terrorisait. »  À nouveau, elle se tait.

— Quel âge avait-il à ce moment-là ?

— Il n’a pas d’âge. Il est si vieux !

— Maman, tu parles de Papy ?

— Mais non, voyons, ton grand-père est mort très jeune. Comment pourrait-il être encore là ? »

Un nouveau silence, long, très long. J’en profite pour débarrasser la table. Elle est sujette à de longues crises de prostration, jamais d’hallucinations. Tout cela n’a pas de sens et m’inquiète. Serait-ce la démence sénile dont nous a parlé le médecin ? Je regarde ma mère. Elle se tient à nouveau très raide. Elle est toujours aussi grande ; malgré l’âge, son corps ne s’est pas tassé, sa silhouette reste celle d’une jeune femme. Sur la chaise, le dos, la nuque longue, la tête sont parfaitement alignés, les mains à plat sur les cuisses, les yeux clos, elle semble endormie. Je la regarde encore et la Gorgone me semble soudain fragile, transparente. Prisonnière de la sécheresse d’un corps, une âme s’agite en silence. Bizarrement j’ai un élan de tendresse envers elle. Je n’avais plus ressenti le moindre sentiment à son égard, pas plus de haine que d’amour, depuis si longtemps. Indifférence contre indifférence. Seule la notion de devoir filial m’habitait, du moins le croyais-je. Ma mère aurait-elle été victime de violences dans son enfance ? Cela pourrait expliquer sa maladie, ce repliement total sur elle-même ou ses colères foudroyantes, à la limite de la terreur.  

— « Il est chez toi aussi. Je le sens.

— Maman, il n’y a personne ici, à part Flora, toi et moi. Maria est sortie pour la journée.

— Il te surveille aussi…

— Maman, quand tu étais petite, en as-tu parlé parfois à quelqu’un ?

— Bien sûr, ma mère m’en parlait, nos institutrices aussi, Dieu est avec chacun d’entre nous. Je crois que, maintenant, il vient me chercher. »

Quelques jours plus tard, la Gorgone nous quittait, s’évanouissant sur une chaise de l’église Saint-Sulpice. Dieu n’est pas ce créateur barbu, immense, omnipotent ; il est au contraire à l’échelle nanométrique, infinitésimal, un virus despotique et mortel, distillé dans des âmes blessées ou fragiles, véhicules de son image au service d’un asservissement que certains voudraient généraliser.

©IdR – 2017 Nouvelle extraite volontairement de « Les tabous voyageurs »