Moi, le château dit d’eau

Moi et mes camarades sommes plus de seize mille, la tête bien pleine au plus près des nuages voyageurs, nos fûts plantés dans la terre de vos collines. Seize mille au-dessus de vos champs, villes et villages avec vue sur l’infini, les jours et les nuits, les saisons, ces chauds et froids, ces pluies qui gercent nos voiles et acrotères. J’aime sentir le vent s’enrouler à en perdre la tête, les ombres du soir s’allonger sur mon grand corps doré par le soleil couchant, même si, avec l’âge, mon béton se dilate et se rétracte comme un grand cœur trop émotif. Souvent, je me prends pour un arbre solitaire, dont les racines cherchent la vie de la terre pour la laisser monter vers sa couronne… ivresse garantie. Pour peu qu’un oiseau vienne gazouiller en copain sur mon béret, je glougloute et je souffle des gouttelettes d’azur en mon for intérieur.
En ville je côtoie beffrois et clochers, sans que l’on puisse me sonner les cloches. La raison du mépris que certains m’oppose ?
Je suis devenu le phare de vos campagnes, le repère du rêveur solitaire, des égarés et du poète ailé. Et depuis bientôt deux siècles, je travaille du chapeau pour vous abreuver en eau fraîche et saine. Je tiens mon nom des ‘castella’, ces ouvrages romains d’un autre millénaire, d’un peuple qui n’ignorait pas que la maîtrise de l’eau participait à son rayonnement.
Beaucoup d’humains me trouvent raide et sans grâce, d’autres vantent mes proportions et mon port altier au design épuré, mais le plus grand nombre ne me voit plus… et m’abandonne comme un objet déchu. Question d’architecture, de point de vue, de recul et de lumière, sans doute. Qu’importe ma structure, en champignon, sablier, chanterelle ou encore de type Hennebique, je suis devenu patrimoine paysager car avant tout minéral comme cette eau qui séjourne en ma tête avant d’arriver, par la force de la gravité et à travers un réseau dont je ne suis qu’un humble maillon, dans votre foyer pour vous offrir la vie.

J’avais écrit ce billet d’humeur sur mon ancien blog, en 2012. Il était sorti d’un jet, exaspérée que j’étais par le dédain affiché de nos concitoyens pour ces constructions sans lesquelles nous serions encore en train de puiser l’eau au puits !
L’eau accessible à tous et à domicile est un service relativement récent, puisqu’en 1930 seulement 23 % des communes disposaient d’un réseau de distribution à domicile et qu’en 1945, 70 % des communes rurales n’étaient toujours pas desservies. Pour cela il faudra attendre la fin des années 1980 ! Il y a donc seulement 42 ans. Deux générations à peine !
Je me souviens avoir été chercher l’eau à la source du petit hameau où je passais mes dernières vacances d’étudiante ; c’était en 1976. Il me reste surtout en mémoire la fraîcheur de l’eau, la découverte de son goût, d’une minéralité propre, d’une saveur à laquelle je n’avais jusqu’alors pas prêtée attention. Je me souviens aussi de l’inquiétude, de cette crainte des pollutions industrielles et des âpres discussions, car être écologiste en ce temps pas si lointain, était être contre le progrès. Et le progrès allait donc de pair avec le traitement des eaux, le développement des adductions et la construction des nombreux châteaux d’eau qui font maintenant partie de notre paysage urbain et rural.
Mais pour être tout à fait honnête, je ne me suis vraiment intéressée à ces « castella » qu’il y a peu, lorsque je me suis installée dans la Vallée de la Cisse. Deux édifices m’ont immédiatement touchée : La Richerie, en plein champ entre Coulanges et Chambon-sur-Cisse, attire l’œil par sa capacité à capter la lumière du soir et à se parer de l’ombre des arbres environnants. Il se dresse tel un point d’exclamation à la pointe nord de l’ancienne métairie éponyme.
L’ancien château d’eau de Monteaux, dont j’attribuais, à tort, la construction à l’ingénieur Hennebique ou l’un de ses concessionnaires ; son style, ses longs poteaux effilés en béton armé, la ceinture soutenant sa cuve et ses matériaux me rappelait, en une taille infiniment plus modeste, celui de Lunéville. Je lui donnais donc plus d’âge qu’il n’en a. Il se voit de fort loin et de tous côtés ; c’est lui qui a inspiré ce billet d’humeur. Il me plaisait de lui donner la parole, tant son allure donne l’impression de s’animer pour naïvement s’étonner du paysage environnant.
Je suis donc partie à la recherche des châteaux d’eau de notre Vallée de la Cisse, munie d’une carte IGN et des conseils de Christine et Guy Boutron, co-fondateurs et membres actifs de l’association des Châteaux d’eau de France. Les châteaux d’eau faisant partie de la famille des réservoirs, le travail n’est donc pas aussi simple qu’il y parait au premier abord. Devais-je inclure dans mes recherches les anciens réservoirs de nos agriculteurs, ces «tonnes» maintenant abandonnées ? Les réservoirs des éoliennes « Bollée » ? Les châteaux d’eau particuliers des grandes demeures ou des hôpitaux ? Je décidais donc de me laisser guider par mes coups de cœur et pour l’instant j’en ai dénombré une trentaine de Marchenoir à Vouvray, d’amont en aval, avec la ferme intention de vous en faire partager l’élégance dans une exposition de photographies à venir et d’en rechercher l’histoire. Cette dernière tache est ardue, car nombre de documents et archives ont curieusement disparus, alors qu’ils touchent à une évolution sociale et sanitaire emblématique du XXe siècle et à la gestion de notre bien le plus précieux. Mais c’est ainsi que l’idée de valoriser ces bâtiments d’exception et leur territoire, grâce au street-art, est née !

© Isabel da Rocha -Extrait de « Châteaux d’O en Cisse » – Vallée de la Cisse N° 25