Isabel da Rocha

Auteur, artiste scénographe de la vie

  • Pour l’ami Jacky Aymon, ce petit fragment d’un ouvrage à venir…

    …/…

    Cherry retrouve les mots de l’enfance, la berce doucement :
    — « Chut, chut… calme-toi, ma Mimi. Perles de pluie, lumière de brume. Calme-toi gente fille, le chasse-rêve est passé, je suis là, de retour, près de toi. »

    Elle la berce, tandis que les filles et Luigi lui préparent une tisane, l’enveloppent de tendresse. Les larmes se tarissent et un timide sourire revient sur le visage de Michèle. Nora, leur Cherry, est bien de retour. La voix des filles leur fait reprendre pied :

    — « Je crois que nous devrions aller faire une longue marche, pour nous aérer l’esprit. Il y a du soleil. Et cela fait beaucoup trop d’émotions en quelques jours pour nous tous.
    —  Tu parles ! De véritables télescopages, tu veux dire… » s’exclame Ashley.
    — « Tu as raison. Où va-t-on ? En forêt ou au Gué-Taureau ? Jusqu’au moulin de Champigny ?
    —  Oh ! Oui, vers le moulin, la Cisse est si belle là-bas.
    — Voyons si cela fera revenir mes souvenirs…
    — Tu ne te souviens de rien, vraiment…
    — Juste des flashs… Des images et des sensations, comme je te l’ai dit. Mais ne t’inquiète pas, je me souviens bien de notre complicité ; je la sens, là, au fond de moi.
    — Maman, Nora, c’est une bien longue promenade… Êtes-vous sûre ?
    — Ce n’est pas dix petits kilomètres qui vont nous effrayer ! » répondirent-elles en cœur, en éclatant de rire.

    Dix minutes plus tard, ils marchaient ensemble, silencieux, sur le chemin bas de Bury, entre champs et rivière, vers Molineuf, les deux sœurs soudées l’une à l’autre par le bras, en une promesse d’éternelle réunion. Ce serpentin de terre les mena à un carrefour où les attendait, quelques mètres plus haut, d’étranges silhouettes, au regard tourné vers l’ouest, sculptés dans les troncs élancés d’une haie sacrifiée : les D’Aymon. Ils se tinrent un bon moment près d’elles, Nora caressant de la main l’écorce rugueuse, observant ces marcheurs immobiles, scrutant l’ébauche des visages déterminés, souriants. Toute une famille se tenait là, réunie en file indienne, solidaire, cheminant obstinément vers leur paroisse, plus anges que démons. Elle les étreignit l’un après l’autre, écoutant chaque cœur d’arbre toujours vivant, malgré de profondes blessures. Comme eux, elle cheminait vers une nouvelle vie, à moins que ce ne soit l’ancienne.

    « Je me sens comme ces surprenants randonneurs : les jambes solidement ancrées dans cette terre, ma mémoire ressemblant à ces arbres secs et ardents, passionnément patinés, ressuscités par la main d’un artiste. La sève de la vie est toujours là, tapie au plus profond d’eux, prête à jaillir et à en démordre. Ils m’apaisent, me réconfortent et m’encouragent. »

    Ils se décidèrent enfin à redescendre pour passer le petit pont sur la Cisse, laissant à gauche le lavoir, le vieux moulin, mais s’arrêtèrent à l’hôtel du Pont pour que les deux sœurs achètent des cigarettes, au grand dam des jeunes filles.
    « Vous n’allez pas polluer l’air pur de la campagne ! Maman, je ne savais pas que tu fumais. Nora, je t’en prie.
    Ne t’inquiète pas, gente fille, je viens juste d’avoir l’un de ces flashs : Mimi et moi, dans une soirée modeuse des années 80. Il me semble que nous fumions autre chose que du tabac. Cela était prisé à l’époque ! Je sens que cette cigarette va stimuler quelques neurones endormis. »

    Deux kilomètres plus loin, elles ne purent y tenir :
    « Mais que sont devenus Yllka, Nikola et Florim ?
    Ils n’ont pas voulu faire de demande d’asile, et sont retournés dans leur pays en 1996, juste après la perte de notre cabane. Je n’ai jamais eu de nouvelles, ce qui est normal puisque je n’avais ni nom, ni adresse à leur laisser.
    Si tu connais leur nom de famille, on peut faire une recherche sur internet… » propose Ashley.
    Les connaissant, je doute du résultat, mais j’aimerais tant les revoir. Ils m’ont sauvé la vie. Florim doit avoir plus de trente ans maintenant.
    Et, toi comment as-tu vécu ensuite, et comment t’es tu souvenu de ton nom ? »

    Nora raconte comment elle a vécu dans un premier temps, avec Carole et Bernard, dans ce squat. L’homme était violent, colérique, surtout quand il était ivre, mais les protégeait contre l’appétence des autres ; la vie était, est toujours, très dure, brutale, dangereuse pour les femmes dans ce monde en marge ; elle dormait aussi un peu dans la rue, toujours en groupe. Mais elle n’avait pas envie de rester inactive face à cette misère qui la grignotait peu à peu ; elle n’avait plus Florim à qui se dévouer. Alors, elle avait proposé son aide pour apprendre le français aux migrants dans les centres d’accueil ; elle se présentait sous le nom d’Era Angel, le nom de cette librairie lui ayant plu ; elle racontait qu’elle avait perdu ses papiers, qu’elle était amnésique mais française, ce que son accent bien parisien confirmait ; elle ne demandait qu’un hébergement en échange de ses services. Au début, cela avait été difficile, à cause des règlements, le personnel voulant en savoir plus ; et finalement devant son efficacité et le manque de moyens dont disposait ces centres, elle avait réussi à y faire sa vie. Et elle y était pleinement heureuse. Elle avait trouvé sa voie, Era, celle que l’amnésie avait rendu libre de se réaliser !

    — « Mais ensuite… Ta véritable identité, comment l’as-tu retrouvée ? » insiste Fleur, impatiente.

    Ils étaient arrivés au Gué-Taureau, laissant sur leur droite le chemin de Coquine, ainsi nommé car il menait à la longère qu’habitait autrefois l’une des nombreuses maîtresses de François 1er. Puis, quelques trois cents mètres plus loin, ils s’arrêtèrent sur le petit pont, appuyés ensemble sur le garde-corps, observant l’eau calme qui s’écoulait sous la façade de l’ancien moulin d’Andillon, toujours habité. Le paysage apaisait leurs pensées tumultueuses. Nora restait silencieuse, s’imprégnant de ces lieux qu’elle avait maintes fois parcourus, elle en était sûre : elle fermait les yeux, à la recherche de sensations, de souvenirs.

    —  « Allons plus loin. Dis-moi, ma Mimi, j’ai l’impression que nous avons souvent fait cette promenade toutes les deux.
    — Oui, souvent, comme bien d’autres que nous ferons encore ensemble.
    — Il va falloir que tu me racontes, toi aussi, notre vie. Je viens d’avoir une bribe de souvenir : plus loin, vers la gauche, il y a un petit chemin de terre, n’est-ce pas ; je vois un pont, à nouveau, puis sur le chemin… à droite je crois, un autre moulin… puis dans l’épaisseur de la colline, une petite cascade, l’entrée d’une grotte, d’un souterrain… Je nous vois toutes deux en pousser la porte.
    — Oui, tu as raison. Il s’agit de la grotte de la Fontaine, dite d’Orchaise, et cette entrée est peut-être celle de la cave aux Renards, enfin… Il me semble, si tu parles du sentier qui passe sur la hauteur.
    — Je me souviens… Ma mémoire est comme ces souterrains, ensevelie derrière une lourde porte, mais prête à jaillir comme cette petite source. J’ai bien peur aussi que certaines cavités en restent insondables à jamais. Il faut peut-être m’en réjouir. Allez, continuons, allons revoir ce chemin ! »

    …/…

    ©Isabel da Rocha
    « Un tabou voyageur – Extrait. Dépôt SGDL 38387. 2020

  • 31 juillet 2012, il est dix-huit heures et vingt minutes
    Sur le chemin bas de Bury
    Un, deux, six, vingt papillons ouvrent la voie,
    Une jeep roule dans l’horizon du champ de blé,
    Un GI en uniforme au volant
    Un photographe cadre pour la Paix*
    Un, deux, six, vingt papillons ouvrent la voie,
    La poussette cahote sur le chemin bas de Bury

    Une coccinelle de lumière se pose sur la menotte
    31 juillet 2012, il est dix-huit heures et vingt-deux minutes
    Lou, six mois, a gagné sa première Médaille d’Or du bonheur
    Et moi je suis née pour voir cela.

    ©IdR – 2012

    *séance photo ?

  • Citoyen Président,

    Aujourd’hui, malgré l’inquiétude émanant d’une pandémie lancée au galop, je suis allée voter, remplir mon droit et devoir de citoyenne, si chèrement acquis par les générations précédentes, il y a de cela à peine 76 ans.  Je suis allée voter, bien qu’il n’y ait eu qu’une liste dans ma commune, preuve parmi tant d’autres du mal-être de notre démocratie. Bien sûr, je suis allée voter en respectant les règles de distanciation. Pas question de participer à la propagation de ce virus, l’abstention, au risque de déplaire aux réalistes qui prétendent que voter ne sert plus à rien.

    Mais voilà, comme à chacune de mes visites en cette mairie, ce portrait de vous, citoyen président, me saute au visage, sans croiser mon regard, provoquant bien des interrogations. Quel conseiller vous a soufflé cette pose ? Conseiller au masculin, car il me semble qu’une femme y aurait mis plus d’humanité. Comment l’érudit, que vous prétendez être, peut-il ignorer les règles élémentaires du feng shui, cet art de l’observation de la terre ? Tout dans cette photo n’est que maladresse : le bureau déplacé, puis l’horloge, les livres, l’encrier, de guingois, dos à la chaise sur laquelle vous êtes censé vous asseoir. Et surtout il y a vous, citoyen président, le sourire aux lèvres, le regard vague comme trop souvent. Un sourire qui se voudrait de victoire, mais crispé comme votre dos, vos mains sur le rebord du bureau… ce bureau disposé dos à la fenêtre ouverte, laissant le chi s’envoler, l’énergie vitale s’enfuir, vous laissant vulnérable au shar chi[1] accroché à l’angle aigu des battants. En ces temps de pandémie, ce n’est guère prudent ! Mais laissons là le feng shui, car il n’est visiblement pas votre conseiller !

    Les photographies sont souvent le reflet d’une réalité qui se voudrait cachée. Celle-ci n’y échappe pas, laissant fuser questions et informations.

    Citoyen Président, pourquoi tourner le dos à ce bureau, alors que vous êtes, parait-il, un travailleur infatigable ? N’est-il qu’un meuble d’apparat, un symbole flamboyant de domination comme ce salon doré ? Ou le laissez-vous à quelque éminence grise, manipulant dans l’ombre au profit de quelques-uns ? La question peut légitimement se poser. Le plus révélateur est votre posture : dos à cette fenêtre entrouverte sur le monde, dos à l’ouverture, à l’extérieur, dos à la lumière, à l’humanité et à la nature !

    Et depuis trois ans, voilà bien le sentiment que vous laissez aux français : celui d’un président oublieux de sa citoyenneté, méprisant du peuple français mais étranger, extérieur à votre clan. Depuis trois ans, vous refusez l’ouverture, ce dialogue indispensable à notre démocratie que vous venez de blesser d’un coup de 49.3. Quand à la lumière, vous êtes sans doute attaché à ce courant philosophique, vous aimez également celle de l’or qui orne ce salon, et banquier oblige, celle de l’or virtuellement transformé en valeurs boursières, ces virus aussi vicieux que celui qui se répand aujourd’hui. Mais, depuis trois ans, la véritable lumière, celle de nos journées, celle du petit matin brumeux et celle du soir ténébreux, celle d’un rayon de soleil caressant une façade, celle qui brille dans le regard d’un enfant, d’un étudiant, celle intelligente dans les yeux de l’enseignant.e, celle bienveillante dans ceux de l’infirmier.ère, celle inquiète et fatiguée des travailleurs, des parents, la lumière à demi éteinte dans les yeux des sans-logis et des migrants, cette véritable lumière de l’humanité, vous ne la voyez plus, pire vous la zappez, vous la méprisez !  Et ce dos à la nature, alors que face au monde, vous vous êtes posé en champion de l’environnement, est une insulte à la terre, tout comme votre comportement face à l’urgence climatique. Vous dites souvent : JE vous ai entendu, mais entendre n’est pas écouter, entendre n’est pas comprendre le malaise de nos villes, de nos banlieues et de nos campagnes, de nos agriculteurs, des citoyens dans leur ensemble. Pour véritablement entendre et écouter, l’ouverture, la lumière, le rapport à l’autre, extérieur à soi, l’humanisme… sont indispensables, mais à tout cela vous tournez le dos.

    Voici, citoyen Président, l’image que nous avons de vous depuis trois ans, semblable à ce portrait suspendu dans nos mairies, au regard flou, perdu au-delà de cette photographe, au-delà des citoyens français et du monde, à moins qu’il n’ait été usé par une continuelle vision à trop court terme, puis happé par ce terrible virus de l’individualisme et de l’arrogance. Méfiez-vous, il est tout aussi virulent et mortifère qu’un Covid-19 ! Il est hélas fortement contagieux aussi…

    Alors, Président, retournez-vous vers cette fenêtre, ouvrez la en grand, respirez, regardez, écoutez… le monde.  Laissez le chi vous inspirer. Devenez citoyen. 

    [1]Shar chi : flèches empoisonnées, énergie négative, danger. En feng shui, tout angle dirigé vers une personne est porteur de shar chi.

    ©IdR- 15 mars 2020

  • Lundi 07h15. Elle est là, se voulant discrète. Elle se croit invisible, mais il la sent, présente et tenace.  Il croyait l’avoir évincé, s’en être débarrassé pour longtemps. Mais depuis six mois, elle a refait surface, et ses sœurs avec elle. Il va falloir qu’il appelle François pour qu’il l’éradique encore une fois. Il le ferait, après le conseil de ce matin. Non, avant le conseil. Tout de suite.

    François ne répond pas. Il le paye pourtant assez cher. Être au service d’un Président est un sacerdoce, il le lui ferait comprendre.  François, cet être discret, faussement falot, François doit trouver une solution dès aujourd’hui. La dernière fois qu’ils se sont vus, il y a un mois, ce prétentieux minimisait le danger. Mais elle est revenue. Elle s’incruste, toujours plus profonde, lui déclarant une guerre à l’issue fatale. « Je serais ton obsession » susurre-t-elle du coin des lèvres. Elle se rit de lui, se tortillant à ses moindres propos. Elle crie avec lui, pleure avec lui, hurle de colère avec lui, non contre lui, le bafoue et le balafre, siégeant confortablement. Malgré sa finesse, elle est capable des plus grands maux et il se sait usé, fatigué, à sa merci. Sa mère l’avait prévenu que cela arriverait, il y a bien longtemps, alors qu’il n’était qu’un enfant. Non, en fait, elle parlait d’elle-même. Personne ne l’a prévenu.

    08h55. Le conseil va commencer. Il se redresse, passe la main sur sa joue, comme pour chasser une mouche importune, appelle sa secrétaire. Une mouche importune, rien d’autre. Il n’allait quand même pas en mourir.

    — « Renvoyez le Conseil des Ministres à la semaine prochaine et convoquez François à 14H00 !

    — Le Conseil des Ministres, que vas-tu encore inventer ?

    —  Appelez ! Et que François soit là. Dites-lui bien que c’est grave. »

    — Mais…

    — Il n’y a pas de mais et cessez de me tutoyer ! Faites ou je vous vire ! »

    Une mouche importune, rien d’autre, rien d’autre.

    — « Quel est l’ordre du jour ?

    — Monsieur le Président, sur votre bureau, devant vous. »

    L’ordre du jour : se débarrasser de mouches importunes, radicalement, avant qu’elles ne deviennent légion, ne menacent son état.

    Mardi 07h15. Elle est là. Une cassure dans son esprit encore engourdi. Un trait d’amertume dans la bouche.

    Elle le nargue avant son réveil, le titillant, annonçant sa déchéance. Tyrannique et hideuse mouche du matin. Image, non, idée lancinante, profonde, obsédante. Pourtant ses sœurs se sont installées bien avant elle, rieuses et charmeuses, ravissant ses proches avec l’assurance de leur maturité. Il avait su neutraliser leur agressivité. Que ne peut-on faire avec de l’argent ! Il savait qu’il pouvait compter sur leur séduction subtile pour amadouer les plus coriaces. Mais celle-là le trahissait. Personne ne l’avait prévenu de cette éventualité.

    François n’est pas venu hier, il était à Londres, il serait là dans deux jours. Lui non plus ne l’a pas prévenu.

    Jeudi 07h15. Elle est là, absurde. Absurde, impertinente. Depuis tant d’années. elle se croit invisible. Mais, il l’a vue, tout à l’heure, fouiller sa joue.  Il a vu son reflet dans le grand miroir au-dessus de la cheminée.  Le miroir… Traître qui ne lui répond plus, qui ne l’a pas prévenu de ce qui l’attendait. Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau, qui est le plus intelligent ? Mais c’est moi ! Pas elle, non pas elle ! Je la vois qui se pavane.

    Ordre du jour : dégommer une mouche importune.

    Jeudi 11h00.

    — « Bonjour mon amie, comment va-t-il ?

    — Bonjour François. Mal, très mal. Il se croit toujours président, vous prend pour son ministre, et moi, sa femme, pour sa directrice de cabinet…  À son âge !  Je viens l’embrasser pour son anniversaire et il me vire. Et sais-tu pourquoi ? Pour rien, pour cette chose idiote, cette obsession, cette ride sur sa joue, ce qu’il nomme une mouche importune.

    — Calme-toi. Je vais le voir. D’ailleurs le voici. Bonjour Nicolas.

    — Ah te voilà, toi ! Traître ! Pourquoi ne m’as-tu rien dit, ne m’as-tu pas prévenu ? « 

    — Prévenu de quoi, Nicolas ?

    — Qu’elle reviendrait toujours ! Si je pouvais mourir, ce serait de peur chaque matin devant mon miroir ! »

    — Il fallait écouter Brel, mon ami ! »

    « Mourir, cela n’est rien

    Mourir la belle affaire

      Mais vieillir… Ô vieillir. »

    *

    ©IdR 2009.

  • J’avais écrit, en 2017, cette critique culinaire dans le groupe « Circus politicus, des colères, des espoirs de citoyenne. »* Trois ans plus tard, jour pour jour, la dite recette passe devant un jury d’experts.

    Allez une fois n’est pas coutume, je vais m’éloigner de mes préoccupations H²O et culturelles, et vous parler fillonade, une recette de cuisine un peu particulière. Alors pour la fillonade, il vous faudra une bonne dose d’humour et de patience. Oui, c’est gratiné, cela peut paraître simple, mais les ingrédients sont délicats à manipuler : le peuple français (vous et moi), les médias, des politiciens, la justice, quelques fake news façon Trump… Et une belle casserole de pro pour mitonner le tout !

    Trêve de plaisanterie, j’ai lu le JDD aujourd’hui – oui je lis parfois le JDD comme Libération, le Canard Enchaîné, le Monde, Charlie Hebdo, la Nouvelle République, l’Autre Quotidien, le Figaro… une citoyenne informée en vaut deux – et honnêtement, Pénélope, la fillonade tu l’as peut-être un peu trop pimentée. Confier à un journaliste : « Parler français au téléphone, c’est dur pour moi. », c’est culotté pour une assistante parlementaire aguerrie !  Cette interrogation n’est-elle pas un peu gourde : « Qui garde ces papiers plus de dix ans » ? Et bien princesse, tu permets que je t’appelle princesse, hein ? Toute personne avisée garde les dossiers plus de dix ans au cas où un vieux loup sortirait du bois ; en entreprise c’est la loi, mais peut-être pas pour l’Assemblée nationale… Et là le loup, tu l’as pas vu venir.
    Mais franchement bravo, tu as la peau dure, tu résistes bien à la perversité humaine, à tout ce déballage, ces sous-entendus, ces attaques déloyales, ce déni de la présomption d’innocence… Quel courage – ou inconscience – cet interview. Votre seul tort à toi et ton François chéri : méconnaître les français, la « base » de cette recette. Toi tu es galloise, on peut te pardonner, mais lui, franchement ? Utiliser l’attaque en mode de défense, quelle idée ? Seuls les coupables font cela, regarde autour de toi. « Les affaires » en période électorale, c’est une coutume française, un peu comme le Carnaval à Rio. Alors tu penses bien que les grosses ficelles on les connaît, les combats de coq et de furies aussi. Et puis dire que les mentalités ont changé, que le travail en famille est mal vu… Faux, mille fois faux ! Les agriculteurs, les vignerons, les artisans travaillent en famille, la première entreprise de France est l’artisanat, une grande famille ; l’un de vos amis députés l’a relevé d’ailleurs, et il aurait mieux fait de se taire. Le hic, vois-tu, est que l’artisan, l’agriculteur, le vigneron… paye son conjoint avec ses propres deniers qu’ils ont tous deux gagné durement et que le salaire est plutôt du niveau smic ; non les mentalités n’ont pas changé, mais avec ton salaire de ministre, vous avez tous deux insulté, giflé des milliers de familles de travailleurs français, sans oublier tes consœurs assistantes parlementaires qui gagnent le quart de ce que te versait généreusement ton mari adoré. C’est légal, pas de quoi mettre en examen, mais pas très moral, pas joli, joli, pas très patriotique pour quelqu’un qui prône l’austérité.
    Et nous, citoyens français, électeurs des élites, haletant devant nos écrans, nous n’attendions qu’une chose : que se lèvent spontanément toutes les personnes qui ont obligatoirement été en lien avec l’assistante que tu étais, pour témoigner de ton travail et de ta fidélité. Aussi discrète sois-tu, princesse, tu ne pouvais pas faire ce travail sans avoir des interlocuteurs, des négociateurs, sans qu’il y ait des témoins. Alors, où sont-ils ? A part ton François et ta vieille copine sarthoise, on a pas vu grand monde. Pourtant, en plus de dix ans d’assistanat, ils devraient être nombreux à se bousculer pour te défendre ! Alors où sont-ils ?
    Princesse, je te le dis, ta fillonade est ratée ! Et de grâce, que ton prince cesse de crier à l’assassinat politique : Jaurès a été assassiné, des journalistes sont assassinés chaque année dans le monde pour leur courage politique, ton François, lui, est bien vivant.
    Et oui, princesse, ta fillonade est ratée et le discours de François, frelaté, un peu ringard aussi. La sauce a tourné. Je n’aurais jamais cru te dire cela un jour, princesse, ton prince n’est pas charmant, ne gagnera peut-être pas cette bataille, ni le trône de France, et les voyages en Falcon ne seront plus qu’un vieux souvenir.

    ©IdR- 5 mars 2017
    Aujourd’hui 5 mars 2020 reprend le procès des époux Fillon.

    *Circus politicus, des colères, des espoirs de citoyen.nes.

  • Fait d’hiver !

     » Samedi 29 février, en pleine assemblée, une femme a été très grièvement blessée. Le pistolet utilisé est un 49.3, reconnu comme une arme de combat particulièrement brutale. Elle a très souvent été utilisée lors de violents conflits entre les pouvoirs en place et les citoyens.

    Nous venons d’apprendre à l’instant que la victime s’appelle Marianne, une héroïne bien connue de tous, pour son engagement envers la liberté, l’égalité et la fraternité ; son processus vital n’est pas engagé, bien que très affaibli. Craignant pour sa vie et une nouvelle attaque, la jeune femme étant trop souvent victime de violence, ainsi qu’une éventuelle contamination par le coronavirus, les autorités l’ont confinée en quarantaine. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement et de bientôt pouvoir s’exprimer dans nos médias lors du prochain printemps. 

    Le coupable et ses complices invoquent la légitime défense, arguant que la jeune femme n’aurait pas appréciée d’être prise en otage* par leur parti, elle qui représente tous les français.e.s. Bien qu’ils se réfugient derrière leur immunité parlementaire, ils seront jugés par un tribunal populaire les 15 et 22 mars prochain. Au nom de Marianne et de ses légitimes combats, celui-ci respectera la présomption d’innocence, et, après l’examen des dossiers, décidera en ses âmes et consciences. « 

    Vox populi – Rubrique Faits d’hiver – samedi 29 février 2020.

    ©IdR.

    *En juin 2019, LREM a lancé sa campagne pour les municipales avec un dessin représentant Marianne.

    Image d’en-tête : La Marianne de l’Arc de Triomphe©Mediapart

  • Un colibri au stalag

    Aujourd’hui nous sommes le 18 février.

    Aujourd’hui, tu as l’âge d’un éternel jeune homme, l’âge de cette fossette, au creux de la joue droite, qui riait avec toi, même les jours de désespoir humain. L’âge de ce jeune saxophoniste qui, dès 18 ans, jouait chaque soir, en jazz band, avec ses meilleurs amis ; tu faisais également partie de l’orchestre du théâtre de Saint-Quentin et tu avais eu le privilège d’accompagner quelques illustres chanteurs alors en tournée provinciale.

    Aujourd’hui, tu as l’âge de ce jeune militaire, prisonnier avec ses camarades dans un train en partance pour le Stalag XA. L’âge de ce jeune homme rassurant ses parents : Je deviens grassouillé car malgré des heures de travail le régime alimentaire d’ici me laisse en parfaite santé. De ce jeune homme qui devenait bon cordonnier, et le dimanche soignait les cent paires de chaussures des copains. Tu omettais de préciser après-midi, puisque, selon le Kdo-Führer, le travail du dimanche matin est à considérer comme une compensation de la nourriture du jour. Tu as l’âge de ce jeune homme qui ne se plaignait jamais et préférait prendre soin des autres prisonniers.

    Aujourd’hui, tu as l’âge de cet homme de confiance, élu sans s’être présenté, qui écrit à Roger Didier * : Aujourd’hui le même grenier humide et malsain abrite 26 français et 42 serbes… nos camarades de misère. Et qui prie Dieu de refabriquer le cerveau et le cœur humain, ce qui aurait dû être sa préoccupation depuis longtemps. Ce grenier, tu le décris aussi à ta famille : Notre grenier éclairé seulement par nos deux grands fourneaux, on ne distingue que charpentes et immenses caisses de bois. On devine que cela est habité, quelques toux et ronflements de gus anéantis de fatigue. Si l’on pense qu’il y a quatre-vingt six gars, cela est un grand silence ; chacun est dans sa case couché ou plus souvent assis et écoute les trémolos* qui sont tous des rires, de l’amour ou des sanglots du pays…

    Aujourd’hui, tu as l’âge du musicien, de l’excellent saxophoniste* prenant l’initiative de jouer sur la place du Marché de Saint-Quentin,  en août 43, au profit des prisonniers de guerre. Tu venais à peine d’être libéré dans le cadre de la Relève, du terrible Stalag XB de Sandbostel, que tu avais rejoint le 22 mai 1942, pour une longue année de détresse, assez effroyable pour que tu prennes le risque de mourir en t’empoisonnant avec du savon, afin de pouvoir retrouver les tiens. À ton retour, tu ne pesais plus que 36 kg !

    Aujourd’hui tu as l’âge de ce père aimant qui me prenait dans ses bras chaque matin, moi l’enfant souffreteuse à peine sortie du coma, pour descendre l’escalier et m’installer confortablement dans la méridienne du salon ; chaque soir, tu faisais le chemin inverse, avec le plus merveilleux des cadeaux : un livre de Victor Hugo, de Zola, de Colette ou de Françoise Sagan, au grand dam de notre mère qui les trouvait sulfureux. Mais toi, tu voulais, mine de rien, que ta gamine de onze ans comprenne la vie et pourquoi tu la protégeais tant ; je l’ai compris beaucoup plus tard. Peut-être aussi me rêvais-tu écrivaine ?

    Parfois tu me parlais de ces Stalags, de tes camarades, de cette patronne allemande si charmante et attentionnée, la citant en exemple pour ne pas stigmatiser tout un peuple, lui aussi victime d’un régime effrayant. Est-ce à cause d’elle que tu as été muté au XB, à cause d’une tentative d’évasion ou simplement… à cause de la maladie, comme le laisse entendre l’un de tes derniers courriers, parlant de ce camp de prisonniers comme d’une dernière étape vers la France ? Je ne sais, tu restais assez flou sur ces sujets là et j’étais bien jeune. Tu me parlais aussi de ces prisonniers russes torturés, considérés comme des sous-hommes, assassinés, de l’autre côté des barbelés. Tu me racontais que vos camarades et toi refusiez de manger les rares morceaux de viande servis dans la soupe aigre car les allemands faisaient circuler la rumeur que c’était du russe. Je me souviens de l’effroi que je ressentais. Mais je me souviens surtout de ta résistance à toi dans les deux premières années de captivité. Elle m’a marqué à jamais et m’a certainement insufflé cet esprit de douce rebelle ! Tu avais choisi le métier de cordonnier, celui de ton père que tu regardais faire pendant ton enfance. Tu travaillais à la machine, sur les chaussures des soldats allemands. Et c’est là que tu as eu ta petite idée de génie : pour chaque paire, raccourcir l’une des deux semelles d’une demi pointure ! Ainsi, disais-tu, l’inconfort les empêchera de courir, d’avancer pour venir massacrer tes compatriotes ! Ta part de colibri* de l’époque… Car tu as toujours été, sans le savoir, un colibri, courageux, prêt à faire ta part et même bien plus.

    Aujourd’hui 18 février, je relis tes courriers de guerre qui tous se terminent par Bonjour à ma Mène. Mène, ta première femme, ton grand amour, disparue trop jeune avant guerre, mais dont le souvenir t’aidera à traverser ces années terribles et dont tu donneras le prénom à ma grande sœur chérie.

    Charles_carte_1er juillet 41

    Aujourd’hui, tu as l’âge de ce père adoré qui me confia en secret la photo de Mène, son ange gardien, celle de votre mariage, dans un grand carton à dessin, le carton de tes 17 ans, lorsque tu suivais, le soir après tes journées ouvrières et avant tes concerts, les cours de dessinateur textile. J’avais 20 ans, je venais d’entrer aux « Z’ArtsZ’A », section mode. Ce carton, je l’ai toujours, avec la grande photo de mariage. La photo de Mène, elle est sous mes yeux,  près de la tienne.

    ©Isabel da Rocha, née Dubois. 18 février 2020.

    * Roger Didier , homme de confiance général, représentant du Maréchal Pétain dans les camps. Cf.  Au Stalag XA de Serge Daël. En décembre 1942, Robert Daël se rend au Stalag XB. Peut-être Charles Dubois et lui se sont-ils croisés… Recherches en cours ! Daël s’exclamera en revenant du XB : bon sang qu’on est bien au XA !

    * Photo d’en-tête : 7 août 1943, second à partir de la gauche.

    * Le son de la mandoline, jouée par le surnommé professeur Nimbus chaque soir après 21h30.

    * Colibri : Mouvement citoyen où chacun, dans le respect de la nature et de l’humain, fait sa part. Je me pose cependant une question sur leur notion de la part des femmes, et tu ne me le reprocherais pas.

    enveloppe courrier
    1927 – Debout à gauche
  • Trois fois rien – soleil !

    Mais qu’est-ce que je fais là ?
    Et vous, qu’est-ce que vous foutez ?
    Pourquoi me regardez-vous ?
    Oui, vous !

    Laissez-moi dans mon arbre,
    Puisque vous n’avez rien à dire.
    Rien… rien… rien…
    Rien à dire, rien à faire, rien à voir.
    Cela ne fait que trois fois rien.

    C’est peau de balle, balai d’crin, balmuche…
    Alors circulez, dégagez, décampez !
    Décanillez, j’vous dis.
    Et d’abord, savez-vous pourquoi l’œil des oiseaux est rond ?
    Parce que le soleil s’y couche la nuit, pardi.

    *

    * Vide, vacuité, muse aux abonnés absents, désert, fissure par laquelle fugue l’inspiration, gouffre… L’angoisse de tous les artistes, mais sans laquelle la création ne pourrait rebondir.

    Texte, photo & dessin ©IdR2014.
    Publié dans TRAcé- Septembre 2014.
  • Écrire dans les sables mouvants
    Doigts usés mots élimés
    Écrire sur les nuages
    Pensée brumeuse mots envolés
    Écrire dans le creux de son cœur
    Âme chaloupée mots échauffés
    Écrire alors dans le glacé de l’eau
    Blessure colmatée maux noyés
    Écrire encore écrire
    Et vivre

    ©IdR – 2016

  • Jeune homme perdu aux rêves adolescents, l’heure bleue, en discrète visiteuse, frôle ton front d’une pâle caresse. Sur fond de chasses anciennes et de frondaisons hivernales, tu cours, joyeux, au carrefour d’une vie promise et d’une énergie rompue à toute épreuve. L’ombre d’une mélopée, privée de mélodie, s’évade de tes lèvres vers tes jeunes épaules.

    Dans ce ruisseau de rêves froissés reposent jeunesse, espérance et destinée. Ahuris de détresse, nous les croyons perdus, sans voir ce sourire de tendre séraphin, simplement endormi par notre tristesse. Il est prêt à bondir et à s’épanouir au premier son d’une flûte enchantée, mais nous ne le savons pas encore.

    Jeune homme perdu aux rêves adolescents, l’espace d’un instant, tu zappes la lumière qui fait jaillir nos larmes, brise nos cœurs, puis monte vers le zénith, en vol libre de toute entrave.

    Jeune homme retrouvé à l’éternelle adolescence, dans un rêve tout puissant, ta joie de vivre s’enracine dans nos cœurs pour mieux nous retrouver, nous consoler et nous accompagner, en courant, d’une joyeuse mélopée.

    À travers vos rires, vos chants, vos joies,  je vivrais…
    Alors, je vous en prie, riez, chantez, vivez, pour moi qui vous aime tant.

    ©IdR 9 janvier 2020.

    Pour Arthur ce jour,
    sa famille, ses amis.